La Joconde est partie. Elle va en Espagne pour avoir un bébé.
Chaque année, des milliers de Françaises franchissent la frontière pour faire ce que leur propre pays ne leur permet pas de faire : un bébé. La femme la plus célèbre de France s’apprête à les rejoindre. La vraie question n’est pas de savoir pourquoi elle part, mais pourquoi tant d’autres l’ont précédée.
Depuis 1797, elle est la star du plus grand musée de France. Près de neuf millions de personnes défilent devant elle chaque année. Elle a survécu à un vol en 1911, à un jet de pierre en 1956, à une attaque à la soupe en 2024 et à deux siècles de bons soins français.
Et maintenant, elle s’en va.
Dans le film de notre nouvelle campagne, la Joconde sort de son cadre, passe devant les gardiens, franchit les portes du musée et prend la direction du sud. Destination : une clinique de fertilité en Espagne. Motif : elle veut un bébé, et la France ne peut pas l’aider à temps.
C’est une fiction, bien sûr. Mais toute bonne histoire repose sur un fond de vérité. Et celui-ci est solide.
Car la femme du tableau n’est pas vraiment la Joconde. C’est cette femme de 45 ans qui a écrit cet automne à une clinique espagnole : « J’ai toujours mes règles de manière régulière, mais en France on me considère trop âgée pour pouvoir prétendre à une FIV. » C’est cette femme de 42 ans qui a écrit, avec sa conjointe, qu’après trois tentatives de FIV-ICSI en France « les embryons ne se sont jamais accrochés ». C’est cette femme de 43 ans, cinq ans de parcours PMA en solo dans un centre public français, deux embryons restants et une fausse couche derrière elle, qui a tapé « je voudrais me diriger vers l’étranger » et l’a envoyé à dix-sept cliniques en une soirée. C’est ce couple de 45 et 47 ans dont le gynécologue a lui-même conseillé « de prendre contact avec l’Espagne ou le Portugal », et qui avait déjà deux devis espagnols en poche lorsqu’il nous a écrit. Ces quatre témoignages sont authentiques : ces femmes ont contacté des cliniques par l’intermédiaire de nos plateformes cette année, nous avons juste supprimé les éléments pouvant les identifier pour protéger leur anonymat [4].
Elles ont des visages différents dans toutes les villes de France et partent nombreuses, dans des proportions qu’aucune institution française, à notre connaissance, ne mesure.
La question que pose cette campagne n’est donc pas « pourquoi la Joconde s’en va-t-elle ? ». C’en est une plus difficile.
Pourquoi y a-t-il autant de Jocondes en France ?
Combien de Jocondes ?
Commençons par ce que l’on sait avec certitude.
La France pratique beaucoup la PMA. Selon l’Agence de la biomédecine, l’organisme public qui en a la charge, 171 942 tentatives d’assistance médicale à la procréation ont été recensées en 2024, dont sont issus près de 28 850 enfants, soit 4,4 % des naissances : près d’un enfant sur 23 [1].
Et pourtant, chaque année, des milliers de Françaises partent à l’étranger. Pas pour des vacances : pour se soigner.
L’ampleur du phénomène est difficile à mesurer, parce qu’à notre connaissance, aucune institution française n’en publie le décompte. L’Espagne, elle, tient des comptes, du moins en partie. Le registre national espagnol a enregistré 168 372 cycles de FIV en 2023, et environ un bébé sur cinq conçu cette année-là dans une clinique espagnole est né à l’étranger, d’une patiente venue d’un autre pays pour se faire soigner [2]. Les Françaises forment depuis longtemps le premier contingent de ces patientes étrangères : en 2023, elles représentaient 38,3 % des cycles de FIV-ICSI réalisés pour des patientes non-résidentes, loin devant les Italiennes (19,2 %) et les Britanniques (8,1 %) [2]. En 2021, la presse francophone de Barcelone rapportait que près de la moitié des patientes des centres de PMA spécialisés de la ville étaient françaises [3].
Une gynécologue d’une clinique d’Alicante le disait alors sans détour : 99 % de ses patientes françaises, « pour ne pas dire 100 % », avaient déjà effectué un ou plusieurs cycles en France avant de venir en Espagne [3].
Ces femmes ne partent pas sur un coup de tête. Ce sont des patientes qui ont d’abord essayé le système français. Qui ont été refusées ou rattrapées par l’âge limite, ou qui sont simplement épuisées. Elles ont fini par faire leur valise. Chacune d’elles est une Joconde.
Ce qu’elles nous racontent, c’est la même histoire, déclinée de mille façons. Nous la retrouvons dans nos propres données, publiées ici pour la première fois [4]. Entre le 1er janvier et le 18 octobre 2026, 601 patientes vivant en France ont contacté des cliniques étrangères par l’intermédiaire de nos plateformes, pour un total de 1 833 demandes, soit environ trois par patiente. Cela représente une demande sur sept parmi toutes celles que nous avons traitées cette année, tous pays confondus. La France arrive au deuxième rang de nos pays d’origine, juste derrière le Royaume-Uni, où la FIV est le plus souvent à la charge des patients, et devant les États-Unis. Deux demandes sur trois émanaient de patientes se renseignant sur l’Espagne, une sur six, la Grèce ; le reste des demandes concernait la République tchèque, Chypre du Nord, la Lettonie, le Portugal et le Danemark.
Les chiffres tirés de ces demandes en disent plus long que tous les discours.
Près de la moitié (46 %) concernaient une FIV avec don d’ovocytes. Deux tiers émanaient de femmes de 43 ans ou plus, âge à partir duquel la loi française interdit la ponction d’ovocytes, et donc la FIV avec ovocytes propres. Près de la moitié, de femmes de 46 ans ou plus. Plus d’une demande sur trois faisait état d’au moins un échec de traitement, la plupart du temps en France ; environ 300 personnes déclaraient trois échecs de FIV ou plus.
Leurs messages, que nous citons ici anonymisés et légèrement raccourcis, se lisent comme une seule et même lettre. « Mon médecin en France me parle d’une FIV à l’étranger car chez nous le DPI-A n’est pas autorisé. » « Après 6 FIV en France et toujours pas de grossesse, on nous a conseillé une FIV avec don d’ovocytes. » « Deux FIV-ICSI sans implantation. On nous a poussés vers la sortie en nous disant que le problème vient sûrement de mes ovocytes. » « Mon mari aura 60 ans en décembre. En France, ce n’est plus possible pour lui, d’où notre souhait de poursuivre à l’étranger. » « Notre gynécologue nous a conseillé de prendre contact avec l’Espagne ou le Portugal. »
Cette dernière phrase mérite qu’on s’y arrête. Certains médecins français orientent eux-mêmes leurs patientes vers l’étranger.
Alors, pourquoi tant de Jocondes ? À notre sens, quatre raisons l’expliquent, et elles se cumulent.
Première raison : le temps
La loi française est précise sur l’âge. Depuis la loi de bioéthique de 2021 et son décret d’application, une femme peut bénéficier d’une ponction d’ovocytes jusqu’à son 43e anniversaire, et d’une insémination ou d’un transfert d’embryon jusqu’à son 45e anniversaire. Le membre du couple qui ne portera pas l’enfant doit avoir moins de 60 ans [5]. Il ne s’agit pas de règles de remboursement mais de conditions légales d’accès : passé ces dates, le traitement est interdit en France, même si la patiente est prête à le payer de sa poche.
43 ans : la limite paraît raisonnable, jusqu’à ce qu’on regarde qui pousse réellement la porte des centres de PMA. En France, l’âge moyen des mères à l’accouchement dépasse désormais 31 ans (31,2 ans en 2025), selon l’Insee [6]. Beaucoup commencent à essayer à la fin de la trentaine, et pour elles le calendrier se resserre vite : le temps de faire le bilan, d’obtenir les rendez-vous, d’encaisser un premier échec et de programmer un deuxième cycle, elles ont 41 ans. Puis 42. Puis tombe le courrier.
En Espagne, la loi ne fixe aucune limite d’âge ; l’ordre des médecins recommande de ne pas traiter au-delà de 49 ans et 11 mois, et la très grande majorité des cliniques s’y tiennent [3]. En Grèce, la limite légale a été portée à 54 ans en 2022 (avec autorisation préalable au-delà de 50 ans). En République tchèque, c’est 49 ans [7].
43 ans, est-ce le bon seuil ? Peut-être. La qualité ovocytaire chute nettement après 40 ans, aucun spécialiste sérieux ne le conteste. Mais avec un don d’ovocytes, le tableau change : le taux de réussite dépend surtout de l’âge de la donneuse et non de celui de la receveuse, et reste globalement stable jusqu’à la fin de la quarantaine, selon une étude présentée au congrès de l’ESHRE en 2026. Les données du registre européen situent le taux de grossesse par transfert d’embryon frais issu d’un don d’ovocytes à 53 % [8]. La biologie dit une chose. La loi en dit une autre.
Deuxième raison : l’attente
C’est le chiffre qui en dit le plus long.
En 2025, une femme qui avait besoin d’un don d’ovocytes en France a attendu, en moyenne, 22 mois. Presque deux ans. Plus de 2 700 personnes figuraient sur la liste d’attente fin 2025. Le nombre de donneuses : 1 050, contre 929 l’année précédente. L’Agence de la biomédecine y voit un progrès : c’est la première fois que le seuil des 1 000 donneuses est franchi [9].
Mais faites le calcul : plus de 2 700 personnes en attente pour 1 050 donneuses. Le compte n’y est pas. Et une femme de 41 ans qui attend deux ans en a 43 : l’âge où s’arrête la prise en charge par l’Assurance Maladie. À 45 ans, tout transfert d’embryon devient interdit [5]. La file d’attente pousse ainsi, sans bruit, des patientes au-delà des limites alors même qu’elles y sont inscrites.
Pour le don de spermatozoïdes, le constat est le même, à plus grande échelle : 17,7 mois d’attente en moyenne, 8 700 personnes en attente fin 2025 et plus de 12 000 demandes en un an. Une demande gonflée par les femmes seules et les couples de femmes, enfin autorisées à accéder à la PMA en 2021… avant de découvrir la file d’attente [9].
En Espagne, les patientes rapportent de façon constante que l’attente pour une donneuse est minime : les patientes et les cliniques avec lesquelles nous travaillons parlent de semaines, pas d’années.
Pourquoi un tel écart ? D’abord parce que l’Espagne indemnise les donneuses (environ 1 000 € par don, selon les donneuses et les cliniques interrogées par la presse française), alors que la France s’y refuse au nom du principe de gratuité [2]. Ensuite parce que l’Espagne compte quelque 250 centres de FIV en concurrence pour recruter des donneuses [2], alors que la loi française réserve le don aux établissements publics ou privés à but non lucratif : 36 centres pratiquaient le don d’ovocytes en 2023, des structures qui doivent mener cette activité de front avec toutes les autres [10]. C’est un choix, que la France a fait pour des raisons éthiques largement partagées. Mais tout choix a un prix, et ce sont les femmes inscrites sur liste d’attente qui le paient.
Troisième raison : ce qu’on n’a pas le droit de demander
Vient ensuite tout ce qui, tout simplement, n’existe pas en France.
Le DPI-A. Vérifier qu’un embryon possède le bon nombre de chromosomes avant de le transférer. Après 40 ans, plus de la moitié des embryons portent une anomalie chromosomique, selon les auteurs d’une proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale [12]. L’Espagne et plusieurs autres pays européens autorisent ce test. La France l’interdit. L’autorisation d’un essai clinique français a été annulée par le tribunal administratif de Montreuil en 2024, décision confirmée en appel en 2025 ; en juin 2026, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, l’OPECST, a recommandé d’autoriser le test au moins à titre expérimental [11]. Une proposition de loi visant à l’autoriser a été déposée le 13 octobre 2026. Corédigée avec le collectif de patients BAMP!, elle est portée par des députés de sept groupes, des Républicains aux communistes. Son auteure, Constance de Pélichy, reconnaît elle-même que son adoption reste très incertaine [12].
La méthode ROPA, qui permet, dans un couple de femmes, que l’une fournisse l’ovocyte et que l’autre porte la grossesse. Légale en Espagne. Non autorisée en France : la loi ne l’interdit pas expressément, mais le Conseil d’État a jugé en 2024 qu’elle est incompatible avec le principe de l’anonymat du don d’ovocytes [3].
En savoir un peu plus sur sa donneuse. En France, c’est l’équipe médicale qui choisit la donneuse, et vous n’avez accès à aucun profil. En Espagne, le don est anonyme, mais vous pouvez obtenir des informations générales, comme l’âge de la donneuse ou son groupe sanguin, et la loi impose à l’équipe médicale de rechercher la plus grande ressemblance physique possible avec la receveuse [3].
Congeler ses ovocytes à ses propres conditions. La France a ouvert l’autoconservation des ovocytes sans raison médicale en 2021, pour les femmes entre 29 et 37 ans, presque uniquement dans des centres à but non lucratif. Plus de 20 700 demandes de première consultation ont été enregistrées en 2025 et l’attente moyenne était de 11,7 mois. 54 % des demandes se concentrent en Île-de-France [9]. En décembre 2025, une députée a rappelé à l’Assemblée nationale que l’Agence de la biomédecine recensait plus de 20 000 demandes pour seulement 4 000 prises en charge, avec deux ans d’attente dans de nombreux établissements [13]. La fenêtre se referme à 37 ans, que vous ayez obtenu votre rendez-vous ou non.
Quatre tentatives. L’Assurance Maladie prend en charge quatre FIV, généreusement, à hauteur de 100 % [5]. La cinquième tentative est à vos frais, et selon les patientes, la plupart des centres publics refusent de toute façon de la réaliser. Après quatre échecs, celles qui veulent retenter leur chance se heurtent à un mur.
Quatrième raison : la conviction que c’est plus efficace ailleurs
C’est le sujet dont personne, dans le système français, n’aime parler.
Beaucoup de patientes partent parce qu’elles pensent que leurs chances sont meilleures à l’étranger. Le sont-elles ?
Difficile à dire, et quiconque apporte une réponse tranchée à cette question a probablement quelque chose à vendre. En réalité, les chiffres publiés d’un pays à l’autre ne se comparent pas : ils ne reposent ni sur les mêmes indicateurs, ni sur les mêmes patientes, ni sur les mêmes traitements. L’Agence de la biomédecine publie ainsi un taux cumulé d’accouchement par ponction de 30 %, un résultat tout à fait honorable [14]. Le registre espagnol, lui, détaille ses résultats par type de traitement (ovocytes propres ou provenant de donneuses, ovocytes frais ou congelés, avec ou sans DPI-A) sans énoncer de chiffre global. Ces chiffres ne mesurent donc pas la même chose, et rien ne permet d’affirmer que l’on réussit mieux à l’étranger.
Mais les patientes ne lisent pas les registres : elles regardent les résultats. Et certains faits sont incontestables :
- À 41 ans, les ovocytes d’une donneuse de 25 ans offrent de meilleures chances que les siens. L’Espagne vous les propose en quelques semaines ; la France, en près de deux ans, quand elle le peut.
- En Espagne, environ un bébé sur dix naît après un traitement de fertilité (chiffres 2023), contre près d’un sur 23 en France (2024), selon les registres des deux pays [1][2]. Rapportée à sa population, l’Espagne en pratique beaucoup plus, et le volume forge l’expertise.
- Une clinique privée espagnole vit de ses résultats : ce sont eux qui lui amènent la patiente suivante. Un hôpital public français, lui, fonctionne avec un budget, une file d’attente et une loi. C’est notre lecture, pas une statistique.
Les « meilleurs taux de réussite à l’étranger » relèvent donc en partie du mythe, en partie de la réalité, et en partie d’un simple effet mécanique : la possibilité de recourir au bon traitement au bon moment. Ce qui nous amène à la partie la plus inconfortable.
Ce que les patientes nous ont dit
En 2024, nous avons interrogé 1 189 patients qui se renseignaient sur une FIV à l’étranger. 65 d’entre eux étaient français [15]. Voici ce qui distingue la France.
Pour les patients britanniques, irlandais, américains et canadiens, la première raison les poussant à partir à l’étranger était l’argent. Pour les Français, l’argent n’arrivait même pas en deuxième position. La législation a été citée 34 fois. Le coût, 16 fois, derrière la disponibilité des traitements et la qualité des soins. La loi avant l’argent, à plus de deux contre un.
Autrement dit, les patientes françaises ne fuient pas le coût de la FIV en France, qui est pour l’essentiel couvert, avec quatre tentatives prises en charge à 100 % [5]. Elles fuient ses règles.
Ce que nous avons appris d’autre sur les répondantes françaises :
- 63 % avaient déjà fait au moins un cycle de FIV avant de se tourner vers l’étranger.
- Le don d’ovocytes était de loin le traitement le plus recherché, cité presque deux fois plus souvent que la FIV avec ovocytes propres.
- L’Espagne figurait sur la liste de 72 % d’entre elles, le Portugal 37 %, la République tchèque 35 %, la Grèce et le Danemark 34 % chacun.
- 42 % ne voulaient pas dépenser plus de 5 000 € : aucun autre pays de l’enquête ne compte autant de « petits budgets ». Quand on est habituée à ce que les frais de santé soient en grande partie remboursés, devoir payer bouscule tous les repères.
- Seules 22 % étaient intéressées par des programmes de garantie de remboursement, le taux le plus bas de tous les groupes de pays étudiés. La patiente française ne cherche pas une assurance : elle veut un traitement efficace, et vite.
Pourquoi nous avons fait sortir la Joconde de son tableau
Soyons transparents sur ce qu’est cette campagne, et sur ce qu’elle n’est pas.
Nous aidons des patientes à trouver des cliniques à l’étranger. C’est notre métier. Nous aurions pu faire une publicité ordinaire : du soleil, la plage, des bébés heureux, « réservez maintenant ! »
Mais ce n‘est pas ce que nous voulions faire. Car la vérité, c’est que la FIV à l’étranger n’est pas la solution idéale : c’est une solution de repli.
La FIV est l’une des épreuves les plus dures qu’une personne puisse traverser. Des injections quotidiennes. Des prises de sang tous les deux jours. Une ponction sous sédation. Les deux semaines d’attente. Un coup de téléphone qui peut tout arrêter. Vivre tout cela chez soi, avec son médecin, dans sa langue, avec son partenaire dans la pièce d’à côté et sa maman à une heure de train, c’est mieux. C’est mieux sur le plan médical, parce que le suivi est plus simple et que la continuité des soins est réelle. Et c’est mieux sur le plan émotionnel, pour des raisons qu’il est inutile d’expliquer à celles et ceux qui l’ont vécu.
Le vivre dans une chambre d’hôtel à Alicante, avec une traductrice sur WhatsApp et un vol retour le lendemain du transfert, c’est ce à quoi l’on se résout quand la première option vous a été retirée. Nos patientes nous le disent chaque semaine.
Alors si la Joconde quitte la France, ce n’est pas parce que l’Espagne est un paradis, mais parce que son pays d’adoption lui refuse ce dont elle a besoin. Elle est italienne, après tout, peinte par un homme mort en France, et elle est restée plus de cinq siècles sous la garde des Français. Si même elle doit partir, qui reste ?
Et si un tableau qui quitte son musée fait la une, que dire des milliers de femmes qui quittent leur système de santé ?
C’est la question que nous voulons poser aux acteurs de la PMA en France. Non pas « comment empêcher les patientes de partir ? », car on ne le peut pas et on ne le doit pas. Mais « pourquoi veulent-elles partir ? »
Les questions en suspens
Nous n’avons pas toutes les réponses et nous ne sommes pas sûrs que quiconque les ait. Mais voici les questions qui, selon nous, méritent une réponse publique :
Pourquoi un système qui rembourse intégralement quatre FIV impose-t-il près de deux ans d’attente pour obtenir des ovocytes de donneuse ? Prendre en charge un traitement ne suffit pas à en garantir l’accès. Une FIV gratuite, mais hors d’atteinte, n’a de gratuit que le nom.
La limite de 43 ans est-elle médicale ou budgétaire ? Si elle est médicale, pourquoi autoriser un transfert d’embryon jusqu’à 45 ans ? Si elle est budgétaire, qu’on le dise, et qu’on laisse les femmes de plus de 43 ans financer leur traitement en France plutôt qu’à l’étranger.
Pourquoi un embryon français peut-il être testé pour une maladie héréditaire grave, mais pas pour une anomalie susceptible de l’empêcher de s’implanter ? Les données démontrant l’impact du DPI-A sur les taux de naissance sont contrastées, et c’est précisément pour cela qu’un essai clinique est nécessaire. Le débat sur le DPI-A agite le Parlement depuis l’examen de la loi de bioéthique, en 2019. Un essai a été autorisé en 2021, avant que cette autorisation ne soit annulée [11]. Les données que la France dit attendre sont, autant que nous puissions en juger, produites en Espagne, sur des patientes françaises, chaque semaine.
Qui tient les comptes ? L’Espagne sait à peu près combien de patientes étrangères elle traite chaque année. À notre connaissance, la France ne publie aucun chiffre sur le nombre de ses ressortissantes qui partent se faire soigner à l’étranger, sur ce qu’elles dépensent, ni sur ce qu’elles deviennent. On ne peut pas réparer ce qu’on refuse de mesurer.
Que se passera-t-il en 2028 ? C’est l’échéance annoncée par le gouvernement pour la prochaine révision de la loi de bioéthique [13]. La précédente, en 2021, a ouvert la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes (la pénurie de donneurs qui a suivi apparaît dans les chiffres mêmes de l’Agence de la biomédecine [9]). Celle d’avant, en 2011, leur avait fermé la porte de la PMA pendant dix ans de plus. Les patientes connaissent la formule : ce sera pour la prochaine fois.
Le mot de la fin
La France ne manque pas d’atouts. Ses équipes de PMA sont reconnues. Sa prise en charge ferait pâlir d’envie les patientes de Londres ou de New York. Elle compte 108 centres de FIV autorisés [1], un registre national et, d’après notre expérience, une opinion publique largement acquise à l’idée que toute personne qui désire un enfant doit être aidée.
Ce qui lui manque : des donneurs, du temps, de la souplesse, et un peu d’honnêteté sur l’écart entre ce que la loi promet et ce que les centres peuvent réellement offrir.
Tant que cela ne changera pas, les trains pour Barcelone continueront de partir pleins. Trop de Jocondes devront encore quitter la France. Et une certaine Florentine au sourire énigmatique continuera de franchir la frontière.
Le moment venu, nous serons heureux de lui dire, à elle comme à toutes les autres, qu’elles peuvent rentrer chez elles.
Ce texte accompagne la campagne « Joconde », destinée aux patientes françaises qui envisagent un traitement de fertilité à l’étranger. Les sources des chiffres sont détaillées ci-dessous. Lorsqu’une affirmation repose sur ce que nous disent patientes et cliniques plutôt que sur des données publiques, nous le précisons dans le texte.
Sources
- Agence de la biomédecine, Rapport médical et scientifique 2024, https://rams.agence-biomedecine.fr/2024/amp-dpi/principaux-chiffres-de-l-activite et https://rams.agence-biomedecine.fr/2024/amp-dpi/don-d-ovocytes
- Sociedad Española de Fertilidad et Ministerio de Sanidad, Registro Nacional de Actividad 2023 (Registro SEF : https://www.registrosef.com/public/docs/sef2023_IAFIV.pdf) et communiqué du 17 décembre 2025 (https://sefertilidad.net/documentos/lyOlT-rkPKvRdGKY_wA1sINHS7Btlw189LVFTlHd5eE.pdf) Made in Perpignan, « Enquête. Marché de la PMA en Espagne », 23 juin 2026. https://madeinperpignan.com/enquete-marche-pma-espagne-cliniques-achetent-ovocytes-femmes-francaises
- Lepetitjournal.com Barcelone, « PMA : pourquoi les Françaises choisissent l’Espagne ? », 12 septembre 2021, mis à jour le 11 janvier 2022 : https://lepetitjournal.com/barcelone/sante/procreation-medicalement-assistee-pma-pourquoi-francaises-espagne-320114
ROPA non autorisée en France : Conseil d’État, 19 juin 2024, n° 472649. https://www.conseil-etat.fr/fr/arianeweb/CE/analyse/2024-06-19/472649
ROPA en Espagne : Ley 14/2006, art. 7.3 (ajouté par la Ley 3/2007) ; ressemblance physique entre donneuse et receveuse : Ley 14/2006, art. 6.5. https://www.boe.es/buscar/act.php?id=BOE-A-2006-9292 - IVF Media Leads Manager : données internes, disponibles pour les journalistes sur demande.
- Service-public.gouv.fr, « Assistance médicale à la procréation (AMP) », fiche F31462 (https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F31462) ; Code de la santé publique, art. R. 2141-36 et suivants, issus du décret n° 2021-1243 du 28 septembre 2021 pris en application de la loi n° 2021-1017 du 2 août 2021 ; Assurance Maladie. https://www.ameli.fr/assure/sante/devenir-parent/concevoir-un-enfant/procreation-medicalement-assistee-pma-amp
- Insee, « Bilan démographique 2025 », Insee Première n° 2087, janvier 2026 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/8719824/ip2087.pdf
- Grèce : loi 4958/2022 (Journal officiel A’ 142, 21 juillet 2022), article 3, modifiant l’article 4(1) de la loi 3305/2005 : https://www.taxheaven.gr/law/4958/2022/arthro/3
République tchèque : loi n° 373/2011 Sb., § 6(1) : https://www.dauc.cz/predpisy/331/373-2011-sb - ESHRE, « ART in Europe 2021 », résultats présentés au congrès annuel de l’ESHRE, 9 juillet 2024 : https://www.focusonreproduction.eu/press-releases/ivf-and-iui-treatment-cycles-increase-across-europe-along-with-stable-pregnancy-rates/ ; IVIRMA, étude présentée au congrès annuel de l’ESHRE, juillet 2026 https://www.news-medical.net/news/20260705/Uterine-aging-may-reduce-donor-egg-pregnancy-success-after-49.aspx
- Agence de la biomédecine, communiqué « Publication des derniers résultats d’activité nationale en AMP : un niveau toujours élevé en 2025 », 13 avril 2026 : https://www.agence-biomedecine.fr/fr/assistance-medicale-a-la-procreation/publication-des-derniers-resultats-d-activite-nationale-en-amp-un-niveau-toujours-eleve-en-2025
- Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), « Évaluation de l’application de la loi n° 2021-1017 du 2 août 2021 relative à la bioéthique », Sénat rapport n° 798 (2025-2026) / Assemblée nationale rapport n° 2988, déposé le 25 juin 2026, partie AMP : https://www.senat.fr/rap/r25-798/r25-79821.html
- Même rapport de l’OPECST, section DPI-A : https://www.senat.fr/rap/r25-798/r25-79846.html
- Assemblée nationale, proposition de loi n° 3314 « visant à autoriser le diagnostic préimplantatoire des aneuploïdies », déposée le 13 octobre 2026 par huit députés de sept groupes, à l’initiative de Constance de Pélichy. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/textes/l17b3314_proposition-loi ; corédaction avec le collectif BAMP! et soutien transpartisan : Les Nouveaux Parents, « DPI-A : une proposition de loi déposée pour autoriser ce dépistage embryonnaire en France », 15 octobre 2026. https://www.lesnouveauxparents.com/dpi-a-une-proposition-de-loi-deposee-pour-autoriser-ce-depistage/
- Assemblée nationale, question orale sans débat n° 465, Nathalie Oziol, JO du 2 décembre 2025, et réponse du gouvernement, JO du 10 décembre 2025 : https://questions.assemblee-nationale.fr/dyn/17/questions/QANR5L17QOSD465.pdf ; Assemblée nationale, commission des affaires sociales, compte rendu n° 93, 24 juin 2026 (« La prochaine révision est attendue en 2028 »). https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/CRCANR5L17S2026PO420120N093.html
- Agence de la biomédecine, « Évaluation des résultats des centres d’AMP – FIV 2021-2022 », rapport national : https://back.agence-biomedecine.fr/uploads/National_Complet_FIV_2021_2022_ee480caac2.pdf Sociedad Española de Fertilidad, Registro SEF 2023, rapport complet : https://www.registrosef.com/public/docs/sef2023_IAFIV.pdf
- IVF Media, « Seeking IVF Treatment Abroad – Patient Research 2024 », enquête auprès de 1 189 patients, terrain du 6 janvier au 27 juin 2024. Résumé : https://www.ivfmedia.org/ivf-abroad-patient-research/ ; rapport complet sur demande : https://www.ivfmedia.org/ivf-abroad-research-2024
